20) TRACKING ANTI-COVID-19 : QUELQUES VÉRITÉS

Face à la pandémie actuelle, les bienfaits de solutions de tracking des citoyens sont avancés pour sortir du confinement, pour piloter la contamination et, in fine, pour adapter le nombre des malades sévères aux capacités hospitalières.

Est-ce : un nouveau miracle des technosciences ? Un emballement d’initiateurs de start up amateurs de soutiens de toute provenance ? Une imitation de pays étrangers ? Une pratique dictatoriale ? Un rêve de politique désireux de modernité numérique ? Une envie d’instrument dématérialisé d’amende automatique ? 

Est-ce une vraie perspective d’outil médical de masse et de service public à la disposition des citoyens ?

Quelle que soit la réponse à ces questions, des éléments de bon sens s’imposent devant le recours systématique aux technosciences et à l’usage immodéré de statistiques. Trop de ces statistiques sur la pandémie sont sans analyse factorielle, sans recours à des quantifications signifiantes, sans comparaison systématique aux épisodes grippaux ou pandémiques des précédentes décennies et, plus grave encore, sans centrage social ou médical permettant le décryptage des populations les plus touchées.

Les éléments qui suivent reposent sur le recul de ma culture personnelle du géopositionnement acquise au travers :

  • de la création dès 2005 d’un laboratoire de service, l’IEG (European Institute of Geoposition) dédié au géopositionnement et au développement de nouvelles applications permises par les GNSS (Global Navigation Satellite System) tels que le GPS ou GALILEO ;
  • de missions d’évaluation auprès de la Commission Européenne pour des projets d’innovation du programme GALILEO ;
  • de la codirection de l’ouvrage « Géopositionnement et mobilités : GPS, Egnos et Galileo », publié en 2009 par l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard.

Ce qui s’appelle « tracking » repose sur le géopositionnement d’une personne par le biais de son smartphone. Il existe deux procédés techniques.

Le premier procédé consiste à identifier la position géographique personnelle en repérant le pylône, antenne ou station de base du réseau mobile auquel le smartphone est raccordé. C’est une fonction intrinsèque des réseaux de téléphonie mobile 2G, 3G, 4G et même 5G. Les opérateurs disposent de l’information sur la présence géographique des smartphones, zone de couverture par zone de couverture. Au-delà de la question de savoir si cette information native aux mains des opérateurs peut être exploitée nominativement ou de manière agrégée, il faut noter que la précision géographique de cette information est hétérogène et variable.

En effet la surface de couverture autour d’une antenne est très disparate et dépend de sa puissance, de la forme de son cône de diffusion, de la topographie des lieux et de la présence d’obstacles à la diffusion des flux hertziens. Par exemple, en ville, les distances de couverture de chaque cellule peuvent n’être que de quelques centaines de mètres mais elles peuvent atteindre plusieurs dizaines de kilomètres en zones rurales plates. Des techniques de triangulation permettent d’améliorer la précision de ce type de géopositionnement sur les territoires bénéficiant d’une densité élevée d’antennes dès lors que le smartphone peut être identifié simultanément par plusieurs antennes.

Ce procédé permet de repérer un abonné qui se délocalise pour aller dans sa maison de campagne, comme le ferait d’ailleurs aisément la collecte de données à partir de son compteur électrique Linky.

Mais cette méthode ne permet en aucune façon de faire du géopositionnement d’une personne au mètre près. 

Le second procédé de géopositionnement consiste à utiliser la révolution permise par l’arrivée des Global Navigation Satellite Systems (GNSS) dont le premier est le GPS, lancé à des fins militaires dans les années 70 puis ouvert aux applications civiles dans les années 90. L’Europe dispose dorénavant avec GALILEO de sa propre constellation de satellites GNSS : 26 satellites opérationnels actuellement et 30 en 2021. Les Russes avec GLONASS et les Chinois avec BEIDOU ont aussi leur GNSS. Relevons que GALILEO est le premier exemple d’infrastructure européenne de conception, de fabrication et d’exploitation transnationale.

GALILEO, de génération postérieure au GPS, est plus précis. Au-delà du déploiement des constellations de satellites, la formidable facilité d’usage du géopositionnement permise par les GNSS provient du très faible coût des puces électroniques qui assurent la réception des signaux satellitaires et le calcul de la position géographique. Ce calcul est fait par triangulation et plus le nombre de satellites reçus est élevé, plus la précision du géopositionnement est grande, 6 à 8 étant la fourchette basse du nombre de satellites nécessaires pour un repérage précis. En raison de leur faible coût, ces puces sont systématiquement intégrées dans les smartphones. De plus ces puces sont multistandards et peuvent, par exemple, recevoir à la fois les signaux GPS et GALILEO. Cela augmente le nombre de satellites dont les signaux sont reçus et donc la précision du géopositionnement qui est dorénavant de l’ordre du mètre.

Si théoriquement le géopositionnement GPS/GALILEO peut fournir des données susceptibles d’être agrégées avec des données de santé individuelle ou collective, de multiples questions doivent être résolues avant d’envisager un système public de tracking à grande échelle des citoyens qui puisse être utile au pilotage du combat contre une pandémie. 

Une première question à résoudre est celle, évidente, de la cohabitation d’un tel système avec nos libertés constitutionnelles individuelles. Ce débat politique et juridique sur nos libertés fondamentales et l’usage des données personnelles est raisonnablement bien identifié et je n’y reviendrai pas ici. S’y ajoute un aspect majeur de sécurité, avec de multiples risques possibles de dérive et détournement. De nombreux chercheurs en cybersécurité alertent sur les fragilités des systèmes de tracking fondés sur les smartphones (Cf. par exemple https://risques-tracage.fr/https://attention-stopcovid.fr )

Relevons seulement que beaucoup de citoyens installent déjà des applications sur leur smartphone laissant l’accès à leurs données personnelles de géopositionnement sans en mesurer les conséquences. Si de la pédagogie est faite depuis avril 2016 par le règlement européen général sur la protection des données à caractère personnel (RGPD), notamment celles collectées au travers de cookies, en réalité les informations de géopositionnement sont plus l’objet de sollicitations que de mises en garde. Ceci est d’autant plus regrettable pour nos libertés que les données de géopositionnement permettent déjà de faire des calculs relatifs à nos comportements, comme par exemple la détermination de notre vitesse de déplacement. Ainsi l’accès à la géolocalisation d’un citoyen peut révéler avec certitude s’il marche ou s’il fait du jogging, à quelle allure et où, quand et combien de temps il court. De même avoir accès au géopositionnement de quelqu’un en voiture permet la verbalisation systématique et à distance des excès de vitesse, sans le support du moindre radar physique.

La question la plus importante pour un géopositionnement efficace est de maîtriser la précision des cordonnées obtenues. Cette précision est d’autant plus essentielle pour un tracking de population à des fins médicales qu’un tel objectif soulève de multiples aspects paradoxaux. Cela demande tout à la fois :

  • un géopositionnement métrique ;
  • un suivi individuel en zone urbaine à population dense, là où justement les obstacles au positionnement précis par GNSS sont nombreux, notamment par effet de « canyon urbain » qui limite la réception satellitaire qui se fait en ligne droite et à vue directe ;
  • une surveillance des personnes y compris dans leurs déplacements à l’intérieur de bâtiments, lieux où la réception de signaux satellitaires est problématique.

Après ces réflexions, voici d’autres points techniques fondamentaux concernant l’architecture fonctionnelle d’un système de tracking à des fins de gestion de pandémie et intégrant des données médicales signifiantes.

Comment, par qui, sur la base de quel instrument de mesure, capteur connecté ou procédé de test, à quelle fréquence et avec quelles modalités d’autorisation et de contrôle par le corps médical, sont agrégées, à la position géographique, les données personnelles ? Ces données sont par ailleurs très diverses et recouvrant des domaines tels que :

  • les résultats des tests, probablement quotidiens, sur la présence du virus dans chaque personne,
  • l’état de santé corporel : température, rythme cardiaque et pression artérielle, qualité d’odorat, sons internes tels que classiquement révélés par le stéthoscope, 
  • la situation médicale générale et les facteurs de risques personnels et de co-morbidité,
  • le bon usage des masques, la bonne exécution des gestes barrières et la bonne hygiène de vie corporelle et vestimentaire.

Sans de telles données sur l’utilisateur du smartphone, il n’y a pas de modélisation médicalement signifiante sur le degré de contagiosité et sur le danger vis-à-vis des autres citoyens. 

Un autre aspect majeur est que la mise au point de la fonction d’intelligence artificielle pour comprendre, suivre et piloter la contagion, cœur de l’objectif officiel d’un tel système, est un exercice de long terme incompatible avec l’urgence politique d’une reprise de l’économie. 

Les délais de mise au point des modélisations se raccourcissent en numérique mais retenons que les applications de géopositionnement à des fins de mobilités routières (pour des prédictions de trafics ou pour des aides aux itinéraires, comme avec Waze) n’ont pu être efficaces qu’après plusieurs décennies de mise au point. Et cela, alors que la mobilité routière est un domaine parfaitement circonscrit, objectif et mesurable, à savoir le déplacement d’un véhicule. Par exemple, en France, les premiers travaux sur les mobilités routières remontent à la fin des années 60, avec la collecte de données sur la circulation de voitures sur le périphérique parisien.

La modélisation dans les domaines médicaux est d’une toute autre nature de complexité, les paramètres à intégrer étant hétérogènes, subjectifs, et variables.

Ajoutons que toute application de géopositionnement exige de disposer de cartes numériques adaptées au domaine médical concerné. Ces cartes doivent décrire finement et fidèlement la réalité géographique, la topographie et surtout les règles d’usage adaptées à l’interprétation médicale. Ces cartes n’existent pas actuellement. Pour illustrer ce propos, c’est une évidence que la navigation en bateau n’utilise pas des cartes Michelin et que votre « GPS » de voiture n’utilise pas les cartes marines du Service Hydrographique et Océanographique de la Marine. Pour faire du tracking adapté à la gestion de la contamination au Covid-19, il faut disposer de cartographies qui décrivent, au mètre près, les obstacles à la contamination comme les murs, les cloisons ou les vitres, cartes numériques qui, je le répète, n’existent pas à ce jour.

Le numérique est un domaine créatif et les propositions de systèmes anti Covid-19 pour smartphone foisonnent : « cartographie des déplacements » ; « bracelet électronique de contrôle du confinement individuel » ; « contact tracing », etc. Il faut rappeler que trois canaux de communications hertziennes des smartphones sont susceptibles d’être mobilisées : le réseau cellulaire mobile GSM de grande portée (500m à 30km), le Wifi de faible portée (quelques dizaines de mètres) ou le Bluetooth de courte portée (quelques mètres). C’est ce dernier canal, le Bluetooth, dont il est le plus question pour repérer les personnes estampillées « contagieuses ». Mais quelle authentification médicale est utilisée pour une telle qualification et qui la met à jour ? Qui se pose la question sociale et morale d’une telle stigmatisation ?

Ajoutons cette évidence : être à portée de Bluetooth n’a qu’un lien ténu avec le processus de contamination. L’échange d’information par Bluetooth n’intègre rien sur les comportements, sur les configurations des lieux ou sur les protections physiques, comme les masques, les écrans ou les sur-blouses. Le Gouvernement communique sur un projet de ce type, « StopCovid », reposant sur l’ambition de retracer l’historique des relations sociales de l’utilisateur de smartphone.

Toutes ces propositions sont amusantes mais s’appuient sur une approche simpliste du concept médical de « contact contaminant » et, ce, sans compréhension de ce qu’est une donnée de géopositionnement. De tels systèmes s’apparentent plus aux cliquettes des lépreux ou à des applications de rencontre, voire à des jeux vidéo, qu’à des instruments scientifiques de santé publique.

Un aspect structurel n’a jamais encore été abordé en France, c’est celui de la maîtrise d’ouvrage et du pilotage d’un tel service de tracking qui ne peut être qu’un système numérique complexe, sensible et forcément évolutif. Ce ne peut pas être la CNIL qui n’est pas une instance opérationnelle. Ce ne peut pas être l’ARCEP qui ne fait pas même d’aménagement du territoire. Ce ne peut pas être le Secrétariat d’État chargé du Numérique qui n’a pas non plus de service opérationnel. Ce ne peut être le Ministère des Solidarités et de la Santé qui n’a pas de compétence particulière en matière de d’infrastructures de télécommunications. Ce ne doit être ni le Ministère de l’Intérieur ni le Ministère de la Défense au regard des risques de confusion des genres vis-à-vis des questions fondamentales des libertés individuelles.

Une autre interrogation de nature plus politique : quelle est la portée stratégique d’un tel tracking vis-à-vis de la pandémie puisque ce système suppose un traitement égalitaire entre chaque citoyen, oblige à la possession d’un smartphone personnel et implique de disposer sur son lieu de vie de connexions numériques efficaces ? Les promoteurs du tracking devraient savoir que la jachère numérique en France est une réalité, avec des fractures tant territoriales qu’économiques et sociales. Un tel système de gestion de la pandémie élimine de fait une partie significative de la population, qu’elle soit défavorisée ou âgée, pourtant directement concernée. 

Pour terminer, la France, pays démocratique inventeur des droits de l’homme, ne peut importer les techniques de tracking anti Covid-19 mises en place dans d’autres pays qui ne sont, de fait, que des systèmes de carte d’identité numérique intégrée dans un QR code, système destiné au contrôle automatique à distance des déplacements et des autorisations d’accès et dont la valeur ajoutée médicale pour le contrôle de la pandémie n’est que marginale et conjoncturelle.

Le tracking massif des citoyens ne peut être en France, pour les semaines et les mois qui viennent, ni un système d’intelligence numérique efficace à réelle valeur ajoutée médicale, ni un outil de pilotage de sortie du confinement ni une solution de contrôle de la pandémie mais seulement, au mieux, un projet de recherche et d’innovation à long terme.